La novlangue libérale

samedi 8 juillet 2006
par  Emmanuelle Veil
popularité : 17%

Charlie Hebdo s’est rendu à la réunion d’un club libéral sur la mesure du « capital humain ». On se serait cru chez les cousins de Jean‑Claude Vandamme.

Il est toujours intéressant d’aller faire un tour dans les think tank libéraux, cela permet d’être au courant de ce qui se trame dans le monde de l’entreprise. Fin juin, l’Afplane (Association française de stratégie et de développement des entreprises) invitait à un débat-cocktail autour des conclusions de son atelier de travail « métriques du capital humain ». Mesurer le « capital humain » , nouvelle obsession des patrons ? Leur vocabulaire vaut son pesant d’or : durant une heure et demie, les vingt membres consultants, DRH, comptables, chefs d’entreprise présents ce soir‑là ont pris la parole tour à tour pour « éclairer la réalité du "buzzword" capital humain », « challenger cette appellation », améliorer « le goodwill de la masse salariale », « matcher l’humain avec l’univers de 1a finance » et aussi « marketer ce capital », qui doit être « géré avec la même rigueur que le capital financier et 1e capital matériel », si l’on veut dégager des « retours sur investissements ». Cette discussion surréaliste s’est achevée par des questions existentielles concernant le « scoring du management stop and go » et l’aspect de plus en plus indispensable du « offhoring ».

Malgré ce langage à la jean‑Claude Vandamme, les intentions paraissent fermes après neuf mois de réflexion sur ce thème, les outils de mesures du capital humain n’yant toujours pas été définis, l’Afplane souhaite »tion, qui envisage notamment de « changer de braquet » : « Nous allons constituer une communauté de pratiques pour élaborer de véritables instruments de pilotage de l’entreprise », promet l’association qui envisage de « missionner un thésard » pour qu’il il fasse des recherches plus poussées.

Gérer les salariés comme
des footballeurs

Pourquoi s’acharner à appréhender la richesse humaine d’un point de vue financier, alors que c’est manifestement impossible ? Parce que, comme l’explique avec passion Luis
Alberola, fondateur de Talent Club [1], l’avenir est là : « À€ notre époque où la valeur d’une entre prise est de plus en plus immatérielle, il faut aller vers plus de rigueur dans la définition de l’humain. Si on arrive à avoir des mesures de ce qu’est le capital humain ‑ et moi je connais un peu le marché du talent, cela va devenir un marché financier : il y aura un prix, il y aura des échanges... »

Plusieurs participants se sont alors mis à parler football. Pas pour commenter la Coupe du monde, mais parce que le système de transfert des joueurs les intéresse. Ces derniers, liés par des contrats de plusieurs années, sont en quelque sorte la propriété du club. Un jeune inconnu recruté pour trois fois rien peut être revendu plusieurs dizaines de millions d’euros s’il devient un as du ballon. l’Afplane rêve qu’un jour les entreprises, elles aussi, soient autorisées à « immobiliser du capital humain », ce qui leur permettrait de toucher le jackpot lorsqu’un concurrent débauche un de leurs meilleurs éléments.


in Charlie Hebdo n° 733 du mercredi 5 juillet 2006


[1Société de conseil spécialisée dans les togiciels de gestion des ressources humaines.


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